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L’imaginaire du Citoyen 2.0: entre politique et proto-politique

Ecrit par MISC13 le06/03/2013

Parce que la formation MISC, c’est aussi l’étude des rapports entre les technologies de l’information et les (r)évolutions sociales, Anouar EL Hajjami nous présente cette semaine, les résultats de son travail de recherche sur la démocratie et le web 2.0, commencé il y a une dizaine de mois dans le cadre de son mémoire de M1 à Paris III Sorbonne Nouvelle[1].

2012 a été une année électorale par excellence. Des deux plus vieilles démocraties modernes aux derniers bourgeons du « printemps arabe », les différentes élections qui ont eu lieu aux quatre coins du monde se sont déroulées dans un climat marqué par les crises et les incertitudes. Crise économique d’une part, mais aussi crise idéologique –ou crise démocratique- dont les prémices remontent à quelques dizaines d’années dans les Etats démocratiques précurseurs[2].

Tandis qu’experts et enthousiastes suivent avec intérêt les dernières révolutions qui ont balayé des régimes despotiques jugés impassibles, l’impact des nouvelles technologies de l’information et de la communication sur les régimes démocratiques (système électoral-représentatif, pouvoirs du chef de l’Etat, légitimité du vote etc.) est de plus en plus sujet à des études tentant de le quantifier ou du moins, de prouver son (in)existence.  Ce débat qui n’eut d’abord lieu que dans le cadre d’un dialogue strictement binaire, entre Cyber-optimistes d’un côté et Cyber-sceptiques de l’autre, limitait la réflexion à l’adhésion ou la non-adhésion au discours de la société de l’information. Les divers travaux de recherche de ces trois dernières années tendent toutefois à dépasser cette dichotomie et dans cet article, nous allons le voir, l’opinion des citoyens est encore plus dans la nuance.

Internautes et Web 2.0 : quels usages ?

En questionnant les usages et la perception qu’ont les internautes des outils du Web 2.0, nous avons cherché à savoir si par leur présence dans un environnement numérique à forte culture participative, les citoyens-internautes remettaient en cause le modèle de gouvernance « réel » (système électoral-représentatif) et si la mise en œuvre d’une démocratie « augmentée » était une question prioritaire, notamment la promesse de munir le citoyen de moyens de pression qui lui permettrait de réguler/participer à l’exercice du pouvoir (technologies « capacitantes » ou d’empowerment).

Sur l’ensemble des 200 internautes sondés, 94% utilisent au moins un réseau SNS (dont 86% Facebook, et 38% Google+) faisant des réseaux sociaux la principale plateforme utilisée pour produire et partager du contenu, notamment proto-politique[3].

Concernant la consultation des forums et des blogs publics, une majorité relative d’utilisateurs (54%)  déclarent se rendre sur ces plateformes au moins une fois par jour, dont 35% qui y vont plus d’une fois par jour. Si cette utilisation régulière des plateformes ne signifie pas une participation systématique aux échanges, ce pourcentage reste un important indicateur du degré de diffusion de l’information sur internet. Nous pouvons considérer, en effet, qu’une information (tous domaines confondus) diffusée sur ces canaux peut atteindre au moins la moitié de la population connectée en l’espace de 24h pourvu que le canal utilisé ait une visibilité suffisante.  Cette rapidité de circulation constitue l’un des arguments avancés par les adeptes de la « révolution numérique »[4].   

La tendance s’inverse quand il s’agit de la participation des internautes sur les forums et les blogs qu’ils visitent car 36% déclarent ne jamais rien y poster tandis que 38% déclarent ne le faire que rarement (moins d’une visite sur deux). Les usagers qui participent systématiquement à chaque visite constituent seulement 2% de l’échantillon. Cela confirme un constat avancé par divers chercheurs (dont Dominique Cardon) qui définit le web (et plus particulièrement les listes de diffusion et les forums) comme un espace collaboratif avec une base de « supporters » silencieuse et une minorité productrice de contenu très active[5]. Cette minorité de producteurs de contenu atteint 14,5 % de l’ensemble des internautes sondés toutes plateformes confondues.

Bienvenue dans la Cité 2.0

Sur  les sujets à caractère politique et/ou citoyen, moins de la moitié des internautes déclarent en consulter à fréquence quotidienne (34%) tandis que 39% des lecteurs de ces sujets, ne postent ni messages ni commentaires. Le taux de producteurs de contenus à caractère politique et/ou citoyen atteint 22% à des fréquences régulières ou semi-régulières. Quant aux activités que l’on pourrait qualifier de « proto-politique [6]», 69% des internautes ont déclaré avoir déjà diffusé ou partagé un contenu de ce type sur  réseaux sociaux, forums et blogs publics confondus.  7%  le font à fréquence quotidienne tandis que le taux de participation régulière (d’une fois par jour à une fois par semaine) atteint 23%.

Ces données, comparées aux résultats précédents, modifient considérablement l’hypothèse selon laquelle les habitudes politiques des citoyens se seraient transformées avec l’utilisation du web : pratiques décalées, détournement et humour politisé en remplacement d’une approche plus académique (espace habermassien).  En effet, tandis que 39% de la population connectée se rends sur des plateformes (blogs publics, forums) traitant de sujets politiques, le taux de participation régulière à la diffusion de produits satiriques ou contestataires (« proto-politique ») est de l’ordre de 23%. Le pourcentage de participation à des sujets directement politiques sur des plateformes dédiées (forums, blogs publics) équivaut donc au pourcentage de participation à des activités dites proto-politiques, cela induit deux possibilités :

–   Soit il s’agit d’une même composante sociale politisée qui, en plus des pratiques « traditionnelles », se met également aux nouvelles formes de participation politique (détournement d’images etc.)

–  Soit il s’agit de deux parts distinctes d’internautes, l’une participant activement à des débats politiques dont la configuration s’approche de l’espace habermassien et l’autre s’intéressant davantage à la critique des politiques publiques avec des formes d’expression nouvelles.

Dans un cas comme dans l’autre, ces deux chiffres demeurent insuffisants pour que l’on puisse parler de transformation radicale des pratiques politiques ou de regain d’intérêt pour la chose publique grâce au web. En effet, le taux de participation peut aussi bien correspondre à une population déjà politisée, et pour qui internet est un moyen de plus pour exprimer sa passion du politique. La notion d’ « empowerment » est à redéfinir dans ce cas-là, puisqu’il s’agira plutôt de renforcement d’un intérêt citoyen déjà présent et non pas de la politisation d’une population désintéressée des affaires publiques.

Une nouvelle manière d’appréhender l’information

En revanche, la consultation des actualités sur internet est devenue un réflexe pour l’internaute qui souhaite s’informer : 98% des personnes interrogées sont concernés. Les internautes ayant un flux RSS personnalisé ou un système d’alertes leur permettant de trier/recevoir des informations en temps réel représentent 40% de l’échantillon. Les consommateurs de l’information exigent dorénavant une actualité conforme à leurs centres d’intérêts personnels, d’où l’utilisation de filtres qui discriminent les informations ne figurant pas dans  ces intérêts. Les impacts d’un tel changement dans les usages ne tarderont pas à se faire ressentir à fur et à mesure que l’utilisation des flux RSS se généralise et que les services d’alertes se perfectionnent. Ceci correspond d’ailleurs à la perception qu’ont les internautes du web : une majorité d’utilisateurs estime qu’internet leur a permis d’être au courant de l’actualité politique plus qu’auparavant (73% dont 47% « Tout à fait d’accord »). Aussi, 60% des internautes estiment qu’internet et les technologies numériques en général, devront  jouer un rôle plus important dans la gestion des affaires publiques.

Toutefois, le vote électronique demeure un sujet qui divise l’opinion : 44% sont pour sa mise en place tandis que 42% se prononcent contre. Pour l’ensemble des participants, les raisons qui pourraient empêcher l’application d’un tel dispositif, sont d’abord d’ordre technique : (« Vulnérabilités des dispositifs », facteur évoqué à 84%) et social (« ‘fracture numérique’ excluant une partie de la population » évoquée à 65%). D’autres éléments ont été mentionnés dont les plus récurrents sont la volonté des politiques actuels, jugée insuffisante voire hostile à l’égard de ces innovations, le facteur du handicap qui pourrait exclure des citoyens en difficulté face à ces technologies, et enfin la valeur symbolique d’engagement que suscite l’acte de voter, que les citoyens craignent de voir s’éroder par la mise en place d’un système de vote virtuel.

L’analyse de ces résultats semble plus confirmer l’hypothèse de la défiance que celle qui suppose une résignation généralisée. Comme Laurence Monnoyer-Smith l’a souligné dans son article sur la participation en ligne : l’engagement politique des citoyens n’est pas en déclin, mais est plutôt en phase de mutation.  Serions-nous pour autant, en mesure de parler de technologies « révolutionnantes » ? La démocratisation relativement récente des outils de communication numériques ne nous laisse pas le recul nécessaire pour quantifier leur réel impact sur les structures démocratiques. Les recherches qui seront menées à ce sujet, dans les dix prochaines années, seront probablement plus révélatrices.

Anouar El Hajjami


[1] « L’Homo Novus de l’Ere Numérique ou L’Imaginaire du Citoyen 2.0 » sous la direction de Fanny Georges et Eric Maigret, Paris III.

[2] Lire à ce sujet : Pierre Rosanvallon, La légitimité démocratique, Impartialité, réflexivité, proximité, Editions du Seuil, 2008 et Jacques Ion, La fin des militants, Editions de l’atelier, 1997.

[3] L’expression est de Peter Dahlgren in Media and Political Engagement. Citizen, Communication and Democracy, Cambridge, Cambridge University Press, 2009. Cité par L. Monnoyer-Smith : « à travers ces pratiques civiques performatives, le non-politique peut devenir proto-politique, qui à son tour peut se développer et devenir proprement politique. Le politique peut alors à son tour se convertir en décisions politiques plus formelles. » 

[4] L’avènement du web est souvent comparé à l’invention de l’imprimerie, certains penseurs soutiennent qu’une rupture paradigmatique accélérée serait en train de se produire avec l’émergence des TIC (cf. Bernard Stiegler). Mais ce n’est pas l’avis de tout le monde : « Ce n’est pas l’imprimerie qui, en soi, a bouleversé l’Europe, c’est le lien entre l’imprimerie et le profond mouvement de remise en cause de l’Eglise catholique. C’est la Réforme qui a donné son sens à la révolution de l’imprimerie, et non l’imprimerie qui a permis la Réforme. De même à la radio, puis la télévision n’ont eu cet impact que parce qu’elles étaient liées au profond mouvement en faveur de la démocratie de masse. » in Dominique Wolton, Internet et après ? Une théorie critique des nouveaux médias. 1999.

[5] Un schéma dont les origines remontent aux débuts de l’internet, avec l’émergence des premières communautés promotrices du freeware et des licences libres. Les développeurs constituent une minorité active tandis que la majeure partie des inscrits sont des « bêta-testeurs », des internautes peu actifs, mais dont la présence en nombre considérable  consolide la communauté.  in CARDON Dominique. La démocratie Internet, promesse et limites. Paris, Seuil, La République des Idées, 2010.

[6] « Images dérivées, caricatures, reproduction de sites web, vidéos et sources audio recombinées, affiches détournées etc. Exemple: combinaison de vidéos servant à comparer les discours d’un homme politique à des moments différents de son parcours (« fact-checking »)