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Sous le signe du #old

Ecrit par MISC13 le15/05/2013

L’arrivée permanente de nouvelles informations dans nos flux d’actualités, sur le web, sur les réseaux sociaux, sur nos smartphones, nous contraint à fixer nos écrans pour rester au courant des nouvelles… Et ne pas devenir #old.

 Avec Internet, notre manière d’appréhender l’information s’est modifiée. Désormais, nous sommes dans une logique de flux : du « flux » RSS au « fil » Twitter, de la « timeline » Facebook aux « lives » programmés sur les sites d’information. L’expression « se tenir au courant » n’a jamais eu autant de sens qu’avec ces outils qui font s’écouler l’information, obligeant à remonter sans cesse le fleuve pour rester à la surface.

Car pour voguer sur le flow, il ne faut rien rater des informations les plus récentes, ce qui imposerait d’avoir toujours un œil sur son tweetdeck et autres outils permettant d’avoir mille yeux. En réalité, si l’information arrive elle en continu, nous ne saisissons celle-ci que par à-coup : nous ne regardons que les derniers tweets au moment où nous avons un peu de temps pour les regarder, nous ne remontons que de quelques heures notre timeline Facebook, nous faisons défiler la homepage des sites d’information sur quelques articles.

Nous ne voyons donc pas tout, puisque nous n’absorbons le flux que ponctuellement et en quantité limitée. Or, la course à l’information la plus récente, elle, ne prend pas de pause. Lorsqu’on se targue d’être le plus à la pointe, on ne peut pas se permettre de rater quelque chose. Ou pire, de partager une information datée : nous avons finalement contracté un tic typiquement journalistique, celui d’être le premier à savoir une nouvelle et la partager avant tout le monde. Twitter rend inutile la publication sur notre timeline d’une info que tout le monde a déjà vue et revue partout. Soit vous tweetez avant la masse, soit vous ne tweetez pas. Sinon, vous êtes #old.

Se faire older, c’est perdre d’un coup toute sa  early-cred  de trendsetter généralement auto-proclamé. C’est arriver à l’école en chausson comme dans vos pires cauchemars, c’est faire une blague en public qui ne fera rire personne, c’est se prendre un rateau. Les fraicheurs des Internets sont au-dessus de ça et ne doivent jamais, jamais connaître une telle humiliation. Partager sur Facebook un tumblr alors qu’un ami l’a publié il y a ¼ d’heure ? #old. En avoir marre de Facebook ? Allo, c’était déjà #old cet hiver. Et la oldification est encore pire si le oldeur est plus bas que le oldé sur l’échelle du old. Vous me suivez ?

 

Ce petit #old est d’ailleurs devenu une expression du langage courant, utilisé dans les diners en ville pour sanctionner un sujet de conversation daté. Il faut donc, pour l’éviter à tout prix, avoir en permanence les oreilles grandes ouvertes et les yeux sur les réseaux sociaux : une véritable addiction au neuf que JWT qualifie de FOMO, « Fear Of Missing Out ». La peur de rater quelque chose serait limite pathologique, ne laissant pas de répit à ceux qui veulent tout savoir avant tout le monde.

Mais la vanne agace, et poussée à son paroxysme, se retourne contre elle-même : older devient alors old. Etre ringard n’inquiète finalement que celui qui veut absolument être en avance. Avoir une information avant tout le monde donne un sentiment de supériorité à celui qui entre dans la course. Puisque tout le monde a accès à tout rapidement, il faut, pour se démarquer, aller plus vite que tout le monde.

Vouloir tout connaître avant tout le monde donne lieu a des dérives ridicules. Le meilleur exemple est sans doute cette vidéo montrant des hipsters à Coachella se faire piéger en claironnant leur passion pour des groupes de musiques… qui n’existent pas.

L’information se consomme alors comme de la mode. Il y les trend-setters –ceux qui portaient déjà des ananas en pendentif cet hiver, les early-adopters – ceux qui font des vidéos sur Vine, et puis la masse – ceux qui postent des photos de burgers sur Instagram, en considérant généralement que tout au bout se trouve votre mère, voire votre grand-mère.

Et puis il y a ceux qui s’en moquent. Ceux qui ont décidé que cette course somme toute bien superficielle ne les intéressait pas, et s’en portent d’autant mieux. Ceux qui laissent aux acharnés du old la joie de se gaver de tweets comme des oies landaises volontaires, et laissent les notifications de leur mobile s’accumuler joyeusement. Ceux qui laissent leur smartphone dans leur poche le week-end, pratiquant le JOMO plutôt que le FOMO : le « Joy Of Missing Out », la joie de rater quelque chose.

Pas très loin du mouvement des déconnectés sans avoir pour autant bruler leur box, ils ont simplement décidé que Twitter pouvait tourner sans eux et que s’ils n’apprenaient pas en premier que Nabila avait enrichi le répertoire des expressions populaires françaises, ils s’en rendraient compte bien assez tôt. Et porteront toujours des t-shirts avec des loups, que ce soit la mode des années 90 ou des années 2010, parce qu’ils aiment les loups.

 Marion Curé