Les dangers de la dictature de l’émotion sur les réseaux sociaux

Ecrit par MISC13 le 11/12/2012

Partagez, tweetez, aimez, favorisez, commentez ! Exprimez-vous, laissez vous aller, dites donc ce que vous avez sur le coeur. A vos amis sur Facebook, ou même à ces personnes plus ou moins familières qui vous suivent sur Twitter. Dites leur, dites leur tout. Parlez de vos coups de coeur, de vos coups de gueule, racontez votre vie et celle des autres. Après tout, ces réseaux ne sont pas dit “sociaux” pour rien. Et en ces lieux comme bien souvent ailleurs, c’est l’émotion qui prend le pas sur la Raison. Pour le meilleur et pour le pire… Retour en exemples sur quelques dérives qui peuvent en découler.

Une émotion, d’autant plus si elle est forte, est bien souvent “contagieuse”, ou encore “virale” pour reprendre un terme qui a trouvé une seconde vie sur le web. Souvent associé aux infections du domaine médical, il a, sur Internet, retrouvé un sens plus neutre, même si très manichéen. Les “buzz” efficaces et les “bad buzz” se croisent, se succèdent, ravissent les internautes, font écrire les communicants sur leurs blogs et donnent (au plus grand malheur des agences de pub) des idées à certains annonceurs, appâtés à l’idée que l’on parle d’eux. Et puis c’est gratuit puisque c’est sur Internet, non ?

La twittosphère (puisqu’elle est plus ouverte et propice à l’instantanéité que Facebook) est particulièrement intéressante à analyser. En moyenne, on peut déjà s’amuser de voir que près de 15% des retweets de liens sont faits sans que le lien en question n’ait été ouvert. Réagir toujours plus vite : faire rire, émouvoir, montrer qu’on a ri, qu’on a été ému. Réfléchir. Souvent dans les minutes qui suivent. Les minutes de trop ?

Si de tels comportements n’ont la plupart du temps aucune sorte d’importance, c’est plus l’évolution de l’usage de l’outil qui peut inquiéter. Prenons plusieurs exemples qui démontrent des aspects et des conséquences différentes de cette “dictature de l’émotion” qui peut parfois exister sur les réseaux sociaux.

Le premier, récent : l’affaire des comptes pédophiles sur Twitter. Repérés on ne sait trop comment, ce n’était pas la première fois que ça arrivait, ils ont suscité un émoi impressionnant et des réactions à tout-va. A tel point que sans rien demander, on pouvait se retrouver avec les tweets et photos dénoncées dans sa timeline. Combien de personnes se sont précipitées pour partager les comptes qu’ils dénonçaient sans réaliser qu’ils ne faisaient que contribuer à leur donner davantage de visibilité ? D’heure en heure, les pédophiles gagnaient tranquillement des followers, loin de pouvoir être inquiétés par une autorité française puisque domiciliés pour la plupart dans des pays bien lointains. Et ce n’est que bien plus tard, alors qu’une certaine “organisation de groupe” se substituait à l’émotion collective, que commençait à se mettre en place (avec des dénonciations discrètes et directes au service compétent de Twitter) des méthodes d’actions plus efficaces et réfléchies. Quelques heures plus tard (on ne débattra pas ici du temps de réaction des équipes de Twitter), les profils nauséabonds incriminés étaient effacés par le réseau social. Et à un compte qui ironisait sur cette soudaine “chasse aux pédophiles” en simulant une dénonciation sur le compte d’un ami, un internaute eut cette étrange et inquiétante réaction : “Pas top ce tweet. Il ne faut pas jouer avec ça, merci de le supprimer et de ne pas continuer sur ce registre”. Allons bon. Et pourquoi pas une lettre d’excuse publique ?

Prenons une autre situation relativement fréquente sur Twitter : l’annonce (vérifiée j’entends) du décès d’une personnalité publique. Plusieurs typologies de réactions émergent immédiatement : du chagriné au cynique en passant par le je-m’en-foutiste. Mais le plus intriguant, c’est à quel point les différents “groupes” en viennent rapidement à s’affronter, avec une virulence qui dépasse parfois l’entendement.

Le schéma est généralement le suivant : les “comiques” lâchent au plus vite leurs meilleurs jeux de mots (avant que quelqu’un d’autre n’y pense et ne leur vole un top-tweet), ce qui fait sauter au plafond les endeuillés qui interpellent violemment ces twittos “qui ne respectent décidément rien”. Les plus en retrait, eux, se plaignent le plus souvent à la fois du concours de blagues rapidement lourdingues et des hypocrites qui, il faut le dire, pleurent parfois quelqu’un dont ils ignoraient presque l’existence ou le travail quelques heures plus tôt. Il arrive même que les soit-disant “neutres” de l’histoire se fassent prendre à parti à leur tour. On citera l’exemple du site de foot satirique Hors-jeu.net, qui avait eu le malheur de lâcher ce tweet à la mort du célèbre commentateur français Thierry Roland : “On s’en fout un peu de Roland. Voilà c’est dit. Passons à autre chose”, s’attirant les foudres de plusieurs dizaines d’internautes révoltés, qui semblaient décidés à leur intimer d’avoir de la peine avec eux.

Au delà de cette guerre émotive dérangeante, on peut aussi s’inquiéter des dérives et manipulations qui peuvent découler d’un tel impact de l’émotionnel. Le premier exemple qui me vient est sans doute celui de la vidéo Kony 2012, vidéo la plus “virale” de l’histoire. Véritable bombe lâchée sur les réseaux sociaux, ce n’est qu’après quelques jours/semaines de succès que des voix commencèrent à s’élever pour dénoncer une soi disant “arnaque”. La question ici n’est pas tellement de plébisciter ou démolir le projet, mais plutôt de noter à quel point un contenu ayant pour levier principal l’émotion, même finalement aussi controversé que Kony 2012, peut générer des phénomènes de mobilisation de masse aussi conséquents.

Des chercheurs veulent évidemment comprendre ces phénomènes d’émotion collective. Pouvoir les mesurer, les analyser, voire les anticiper afin d’être capable d’établir des stratégies en amont. Le rêve de bien des annonceurs évidemment, mais aussi pourquoi pas de mouvements politiques, associatifs et j’en passe. Encore une fois, pour le meilleur et pour le pire ?

D’ailleurs, on peut se demander si certains n’ont pas déjà compris à quel point ce levier de l’émotionnel pouvait être intéressant à appuyer et à manipuler. Au final, nous sommes si prévisibles… Il ne s’agit alors plus de lancer une campagne ou une action en espérant qu’elle engendrera une réaction importante sur les réseaux sociaux mais anticiper la fameuse réaction et jouer dessus jusqu’au bout.

Prenons l’exemple récent des hebdomadaires “Le Point” ou “L’express”. Ces magazines ont pris pour habitude, depuis qu’ils ont affiné leur présence sur les réseaux sociaux, de lâcher leur une quelques jours avant la sortie du numéro. Et quoi de mieux que de les faire bien racoleuses pour faire parler un maximum et accaparer l’attention de la toile ? Entre “l’Islam sans gêne” du Point et “Les Femmes qui gâchent la vie” de Hollande pour L’Express, les rédacteurs en chef ne se seront pas fait que des amis. Mais au fond, en s’indignant, en dénonçant et en leur donnant plus de visibilité que jamais avec un effet teasing décuplé, l’internaute ne se retrouve-t-il pas pris à son propre piège, faisant le jeu de l’hebdomadaire, aveuglé par sa réaction impulsive ? Détournements, articles dans les quotidiens, best-of de tweets, et retombées dans les autres médias ; il ne manque plus qu’à confirmer que l’impact se ressent dans les kiosques et la stratégie, aussi contestable et risquée qu’elle soit, s’avère payante (sur le court terme).

Et alors ces réseaux sociaux, souvent brandis comme des puissants outils de la liberté d’expression et d’émancipation ne sont-ils pas finalement en train de “s’humaniser” à outrance ? Avec bien sûr les points positifs que nous connaissons tous et qu’il ne faut pas négliger, mais aussi leurs dérives. Chacun de nous, et moi le premier, nous laissons peut-être parfois trop aller, au point d’oublier que nous ne sommes finalement « que » sur Internet, cet espace contradictoire où tout est si éphémère mais où rien ne disparaît vraiment jamais.

 Du diktat de l’information instantanée, des risques de la manipulation de masse, aux internautes qui oublient quelque peu le principe de la liberté d’expression. Peut-être qu’une goutte de pragmatisme, d’ouverture d’esprit et de recul ne serait parfois pas de trop. Après son célèbre tweet, Valérie Trierweiler assurait qu’elle tournerait dorénavant « sept fois son pouce avant de tweeter ». Une appropriation de la maxime qui vaut ce qu’elle vaut, mais que nous pourrions peut-être finalement tous nous appliquer plus souvent…

Internet n’est-il pas un espace trop beau et intéressant pour que nous lui infligions les chaînes et les limites qui nous astreignent en dehors ?

Bastien Joseph (@BastienJoseph31)

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