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Chroniques de morts annoncées

Ecrit par Anais.G le12/01/2011

Ouverture habituelle de mon Netvibes. Je clique sur l’onglet NTIC et là je découvre avec effroi que l’usage des flux RSS est sur le point de passer l’arme à gauche, que Google n’est plus que l’ombre de lui même et que son futur trépas est certain, que Facebook serait un dormeur du val en puissance… Après quelques minutes de panique, au cours desquelles j’ai envisagé de dresser un pigeon, de me ré-abonner aux versions papiers de mes quotidiens préférés, je reprends mes sens et réalise qu’il ne s’agit que des titres d’une journée parmi tant d’autres dans le monde des NTIC.

Qu’il s’agisse des “Killer-Apps”, des prédictions à la “The Web is dead”, des déclins prédits des entreprises du secteur des nouvelles technologies ou encore de l’image d’Épinal présentant les nouvelles technologies comme étant les bourreaux aux pieds desquels roulent les têtes tantôt de la presse, tantôt de la TV ou encore d’un management dit “bottom-up” ; le domaine des nouvelles technologies semble en effet particulièrement friand de la grande faucheuse.

Par exemple si l’on devait se pencher uniquement sur les gros titres de la semaine passée nous pouvions découvrir que Google n’était plus qu’un spectre de Mountain View chez TechCrunch, tandis que la mort de MySpace était pour n,m,…,x,y, z-ième fois proclamée et que la rumeur de l’euthanasie de Facebook programmée le 15 mars 2011 par Mark Zuckerberg enflée (sans oublier ceci, ou encore cela pour n’en citer que quelque uns).

A quoi imputer cette effusion d’hémoglobine digne d’un film de Quentin Tarantino ?

Tout d’abord notons que les effets d’annonces dramatiques permettent de vendre du papier des VU. Rien de tel que de sonner le glas d’un géant pour aiguiser l’intérêt du plus grand nombre. Et cela n’est en rien propre aux nouvelles technologies (cf : la mort annoncée au cours du capitalisme aujourd’hui comme hier).

Cependant pour expliquer la sur-représentation de ces annonces morbides sur ce secteur penchons-nous sur les spécificités du secteur.

Tout d’abord l’économie numérique se centre de plus en plus sur l’industrie de réseau voire des externalités de réseau. Or les stratégies d’annonces sont primordiales dans ce type de modèles économiques. Prenons le cas de Quora et regardons ce qui s’est passé ces dernières semaines. TechCrunch a lancé un article prédisant le grand succès de Quora se faisant, le site a lancé une vague d’adhésions amplifiant le bruit (positif puis négatif) entourant la stratup. Il s’agit d’un cas de prophétie auto-réalisatrice : en annonçant que tout le monde serait demain sur Quora, Techcrunch réalise sa prédiction. Cette logique d’annonce et de réalisation panurgique s’explique par la nature de ces produits qui gagnent en valeur à mesure que le nombre de leurs utilisateurs grossi. Ainsi peut on expliquer les assassinats auto-proclamés et autre humeurs de “killer” des entreprises vis-à-vis de leurs concurrents ou de leurs prédécesseurs. Les nouvelles technologies, secteur où le massacre est stratégie de communication.

C’est aussi les imaginaires d’Internet qu’il faut interroger. On retrouve en effet dans ce bain de sang rédactionnel une certain nombre de mythes traditionnels. Mythe du génie devenant naturellement millionnaire, d’un temps rapide dont la cadence serait quasiment impossible à suivre, de technologies “révolutionnant” les usages, d’un héros toujours prêt à tuer le père (mis en lumière dans The Social Network)… Le domaine des nouvelles technologies se doit d’être trépident et forcément nouveau. Et pourtant ce n’est pas en un jour qu’un réseau social réunissant plus de 500 millions d’utilisateurs se crée. Et pourtant cette économie engendre elle aussi une sorte de super élite dont la position semble immuable.

Alors on se dope un peu tous à l’adrénaline en lisant le Carnet des NTIC dans les Mashable, Wired, TechCrunch et autres. Personne n’est dupe mais tout le monde frémit. Le monde des nouvelles technologies en cela ressemble quelque peu à l’univers de la mode ou de la politique qui, contraints à se réinventer sans cesse font appel au ketchup et autres mises en scène patoches pour tuer les figurants tout en conservant les mêmes acteurs historiques. Et la moindre occasion de créer du nouveau en célébrant la mort est bonne : V1, V2, V3 de site et autres mises à jour, web 1.0, 2.0, 3.0, au carré … à mesure que le cimetière grossit l’auditoire continue à trembler.